Sunita Narain, lauréate du Stockholm Water Prize 2005
Article tiré du Magazine HYDROPLUS, n°157, oct.2005, p.66

Sur l'estrade du grand amphi de Stockholm, Sunita Narain fait son entrée en sari violet et écharpe dorée. La directrice du CES de New Delhi indique posément d'une voix grave le plan de son intervention. Elle va parler de la "récolte de l'eau" en Inde avec chiffres et exemples à l'appui,et montrera les forces en présence. Et graduellement, sa voix monte dans l'aigu tandis que le volume s'accroît et qu'elle désigne d'un doigt vengeur experts et politiciens présents dans la salle. "Lorsque vous, occidentaux, avez mis en place votre schéma d'accès à l'eau par pompage des nappes, et votre assainissement par égouts, vous ne nous avez pas apporté de progrès. En cinquante-cinq années d'indépendance, le pays a dépensé des fortunes et les résultats sont pitoyables: pollution de nos rivières, assèchement des nappes, restrictions d'eau partout." Et Sunita de dénoncer inlassablement les mensonges de la technocratie: "Non! Il n'y a pas de pénurie d'eau mais une pénurie de gestion intelligente et prudente de l'eau. Les plus instruits sont généralement les plus incultes en ce qui concerne l'eau." Elle plaide ensuite pour le pouvoir local et pour l'implication des populations. "Donnons aux gens les outils pour récolter eux-mêmes l'eau du ciel". Puis sa voix se fait plus mélodieuse pour décrire les mille et une astuces que son peuple a inventées au fil des âges pour "récolter" la goutte d'eau et la garder en réserve pour les jours de sécheresse. Et de scander à l'intention des ingénieurs, qui opinent: "La région la plus sèche du pays reçoit annuellement 100mm de pluie. Cela représente un million de litres par hectare à récolter". Elle évoque alors les reportages que son centre a réalisés sur le sujet, des campagnes qui ont déjà fait changer la politique Indienne de l'eau. Car le CSE est craint, respecté et écouté. Quand Sunita affirme que le chemin du progrès passe aussi par le retour à une certaine frugalité ancestrale, on croirait entendre le grand Gandhi! Puis elle tonne contre l'Occident: "Votre richesse actuelle,vous l'avez amassée en deux siècles de colonisation, nous ne vous laisserons pas revenir en colonisateurs environnementaux! Nous avons le droit de développer notre économie, et l'eau est une des clés". "Chamboulons tout, retournons les paradigmes", propose-t-elle en montrant la silhouette d'un parapluie à l'envers qui recueille l'eau, image-choc d'une campagne de communication du CSE. Elle accuse, elle provoque, elle charme, elle tient du prophète autant que de la diva. Vient enfin le grand final de Sunita, la reine de la pluie. Sa voix module les mots d'une cause immense? Rien ne peut l'effrayer. Elle lève les deux bras au ciel; jamais personne ne les lui fera baisser! C'est pour son peuple qu'elle veut l'eau et tout le reste. Tout de suite. Pour elle-même, elle ne veut rien. On l'aime! Forcément. Les auditeurs subjugués ne peuvent que se lever pour l'applaudir, pour l'ovationner, elle qui veut tout mettre cul par-dessus tête. A Stockholm,l'Inde vient de gagner le Nobel de l'eau. Et Sunita l'a récolté.
Denis Taurel
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