Kaladera



Kaladera

...Ou 'Comment l'industrie vole l'eau des agriculteurs ?'




Le Rajasthan est une province indienne, au sud est de Delhi. En 2001, la Commission nationale des indicateurs socio-économiques et démographiques a établi une liste des 250 districts indiens bénéficiant d'un accès à l'eau potable en Inde. Aucun ne se trouvait au Rajasthan. Le district de Jaipur se place en 306ème position sur les 569 districts indiens.
Dans le district de Jaipur se trouve le village de Kaladera, peuplé de 13 000 habitants, pour la grande majorité d'entre eux agriculteurs. 'Même lorsque la saison sèche sévissait au Rajasthan, la région de Kaladera jouissait de conditions particulièrement propices à l'agriculture, et la terre demeurait humide et fertile'.
Les puits creusés par les paysans permettaient à tous de pomper de l'eau à moins de 3m de profondeur, et souvent même après la saison des pluies, l'eau débordait des puits pendant des semaines. Depuis quelques années, le niveau de la nappe phréatique a dangereusement baissé, et les paysans doivent creuser toujours plus profond pour atteindre l'eau dont ils ont besoin pour cultiver. La zone a même été classée 'Zone sombre', ce qui signifie qu'il est maintenant illégal de creuser de nouveaux puits ou d'installer de nouvelles pompes...
Dans la région pour visiter une ferme organique, qui fonctionne avec méthodes écologiques et durables, Binod, le fermier, nous a exposé le problème. Tous les agriculteurs de la région se tournent aujourd'hui vers une usine Coca-Cola, installée depuis 1999 à 3km de Kaladera, dans une zone industrielle de plusieurs usines et brasseries.
En effet, pour la production de ce soda, la firme pompe de l'eau en quantité extravagante lorsqu'on connaît les réserves de la zone aquifère. Je suis donc allé rendre visite aux dirigeants de cette usine mal-aimée, afin de mesurer l'étendue du problème.

Une usine mal-aimée
Coca-Cola a acheté 2,7Ha de terrain à la commune de Kaladera, et y a installé son usine de production et d'embouteillage. Elle emploie 150 travailleurs permanents, et jusqu'à 500 pendant la période de fonctionnement à plein régime de l'usine, c'est-à-dire pendant les 4 mois de grosse production. De cette usine sortent des camions chargés de Coca, de Fanta, de Sprite, de Thumb's up... Un responsable m'a accueilli et prié de laisser mon appareil photo à la sécurité, pas question de faire de reportage à l'intérieur de l'usine. Il a gentiment répondu à mes questions, portant essentiellement sur la quantité d'eau prélevée chaque jour par l'usine. Voici les chiffres : La capacité de production de l'usine est de 600 bouteilles/min, soit 10800L/heure (les bouteilles contiennent 300mL de soda). L'usine fonctionne 4 mois par an, 24/24h. Il faut 2,5 litres d'eau pour fabriquer 1 litre de soda, cela veut dire que l'usine pompe en moyenne, par jour, 213m3 d'eau.
Je lui ai donc demandé si ils avaient noté que le niveau de l'eau baissait sous leur usine, et s'ils étaient conscients d'utiliser une quantité très importante d'eau. 'Le niveau n'a pratiquement pas baissé depuis notre arrivée ici, et puis nous compensons ce que nous utilisons en réapprovisionnant la nappe grâce à un système de collecte d'eau pluviale que nous avons installé l'année dernière.'Le système de récupération des eaux de pluie, qu'ils m'ont fièrement montré, est en fait une tranchée traversant le terrain de l'usine, dans laquelle les eaux tombées sur leur propriété ruissellent et sont conduites vers le puits, pour réalimenter la nappe. L'idée est belle. Malheureusement, la superficie de leur zone de récupération est telle qu'avec un rendement de 100% de récupération de la pluie tombée, il faudrait qu'il pleuve 8mm d'eau par jour pour équilibrer ce qu'ils pompent pour leur usine. Cette année, il est tombé 20mm d'eau sur Kaladera... Nous sommes loin du compte.
Un petit tour dans l'usine, le temps de profiter du parterre de fleurs qu'ils irriguent (en plein cagnard...) à grandes eaux, de visiter leur système de traitements des eaux usées, dont les effluents servent justement à irriguer leurs jardins, de se faire inviter à partager un soda avec les membres de l'équipe...et accompagné d'un professeur du collège municipal de Kaladera, nous sommes partis à la rencontre de paysans.
Du côté des agriculteurs.


A 2km de l'usine, nous nous arrêtons au hasard d'une ferme, vraiment au hasard étant donné le nombre de fermes dans la région. On aura eu de la chance... Toute la famille était réunie autour du puits, centre des occupations ce jour précis, puisque les voisins étaient là pour aider à le recreuser. A défaut de trouver de l'eau à 100pieds (30m), le propriétaire Hamlal, a dû se résoudre à creuser encore, jusqu'à ce qu'il atteigne à nouveau le niveau de la nappe. Profitant de la 'veine', nous recueillons ses plaintes, et malgré mon incompréhension de l'hindi, je saisis à plusieurs reprises les mots Coca et cola...et son bras de s'agiter en direction de la zone industrielle. 'Il y a 5 ans, nous n'avions jamais eu de problèmes d'eau, dans les pires années de sécheresse, nous avions juste à aller chercher l'eau à 2m de profondeur, jamais plus. En 3 ans, c'est la 6ème fois que nous recreusons le puits ! Quand est-ce que cela s'arrêtera-t-il ? Sûrement quand il n'y aura plus d'eau du tout, et que nous devrons être approvisionnés par des camions-citernes !!!'


La baisse alarmante du niveau de la nappe entraîne de gros problèmes pour les agriculteurs : ils doivent changer leurs pompes, qui ne sont plus assez puissante pour aller chercher l'eau dont ils ont besoin aussi profond (pour obtenir un débit équivalent, la puissance nécessaire est d'autant plus importante que le dénivelé est grand...à voir avec ton prof de physique !) Bien souvent trop pauvres pour racheter de nouvelles pompes, qui d'ailleurs entraîneraient des surfacturations d'électricité importantes, les paysans préfèrent laisser des parties de leurs terres non cultivées. Ainsi, les champs déjà relativement petits des familles d'agriculteurs sont encore diminués à cause de ce problème d'eau.
De plus, cette nappe souterraine présente un taux anormalement élevé de fluor, et est donc devenue impropre à la consommation...est-ce parce que les usines rejettent des effluents non traités, ou est-ce à cause de la réduction du volume d'eau dans la nappe, donc la hausse de la concentration du fluor... ? Les paysans, eux, en tout cas, ne voient que l'impact que cela a sur les dents de leurs enfants, qui sont rongées par cette eau souillée.
Et pour couronner le tout, l'électricité est un grand problème dans la région (il semble que partout en Inde, cela soit le cas...). Elle n'est distribuée aux habitants que 8heures par jour, suivant des horaires aléatoires. Souvent donc l'irrigation a lieu durant les heures chaudes, ce qui réduit le rendement de l'arrosage : l'évaporation est à ces heures importante. Un paysan m'a aussi fait part des perturbations que cela provoquait sur son organisme : obligé de suivre l'emploi du temps imposé par le gouvernement dans sa distribution de l'eau, il ne dort plus à heures fixes, et souffre de troubles du sommeil très pénalisants.
Un mouvement de colère
Près de 50 villages de la région sont affectés par cette crise de l'eau. En février 2003, plus de 200 paysans de 22 villages se sont réunis à Kaladera et ont passé une résolution comme quoi l'usine Coca devait fermer. Des comités de lutte (Sangharsh Samitis) ont été formés dans plusieurs villages, avec à la tête de chacun un représentant élu par les paysans. En mai 2004, le mouvement s'est amplifié, et un sit-in a été programmé pour Juin. Des groupes de théâtre de rue sont passés de village en village pour sensibiliser et rassembler la population. De nombreuses organisations ont participé à cet évènement. Le 5 juin 2004, plus de 2000 manifestants ont défilé à Kaladera sous le slogan ' Coca-Cola Baghao, Pani Bachao' ( Débarrassez-nous de Coca-Cola, Sauvez l'eau !). Malgré ces mouvements, il semble que les autorités ne comptent pas résilier la licence d'exploitation de Coca, et de nombreuses associations dénoncent un comportement frauduleux et une corruption probable des gros exploitants agricoles. Une marche contestataire a eu lieu l'année dernière à Jaipur, réunissant des centaines d'étudiants et d'activistes autour de cette bataille pour l'eau. Coca-cola n'est pas la seule usine visée, ils réclament la fermeture de 23 sites industriels ne respectant pas la ressource en eau de la région. Un meeting de deux jours a eu lie à Delhi en Septembre 2004, regroupant les comités de lutte de Plachimada (Kerala), de Mehdiganj et Ballia (UP), de Calcutta (West Bengal), Jharkhand, de Bihar, et de Kaladera et d'autres parties de l'Inde...En effet, la firme internationale dispose d'une quarantaine d'usines dans le pays, exposant presque partout les agriculteurs aux problèmes que vous venez de découvrir.


Les réponses du gouvernement et de la firme américaine
Le gouvernement déclare débloquer de nombreux fonds pour le développement des infrastructures de l'eau au Rajasthan, en construisant des petits barrages notamment. Pour l'instant, les protestations des villageois n'ont pas été écoutées, et ont même parfois déclenché des interventions des forces de l'ordre non justifiées. Coca-Cola, de son côté, est largement soupçonnée d'acheter les dirigeants et gros propriétaires terriens pour pouvoir continuer d'exploiter et éviter des scandales médiatiques...qui cependant commencent à se multiplier. Pour racheter une conscience, Coca participe au financement de certaines routes, a donné des réfrigérateurs à l'école de Kaladera, des chaises roulantes à des handicapés...et à côté de ça, rappelons-le, aucune facture d'eau n'est adressée à la firme...
Ce cas très précis d'inégalité dans la répartition de la ressource n'est pas un cas isolé...A l'instar de tous les autres villages proches de telles usines, les villageois de Kaladera ont besoin que l'on parle de leurs problèmes et dénonce les injustices pour les aider à sortir de cette perspective dramatique : devoir quitter la campagne pour aller rejoindre la misère des villes...à cause de problèmes d'eau, comme dans la grande majorité des cas.

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