article JR



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Proposition d'article

La bonne volonté n'est pas tout



Au cours de notre séjour auprès de Thanappan, nous avons eu avec Maxime de longues discussions à propos de questions théoriques se retrouvant sur le terrain de manière très concrète : nous avons échangé nos points de vue sur le développement, le progrès, le sens de l'aide humanitaire, ou encore le rôle des ONG dans les pays en voie de développement. Maxime se positionnait alors en défenseur du rôle des ONG, et moi en critique. Il m'a proposé, à la fin du séjour, de rédiger un court article résumant nos discussions et ma position. 1. Sur l'ethnocentrisme : Pour résumer, l'ethnocentrisme est le fait de calquer sur une situation ses propres systèmes de valeur : le bon et le mauvais, le propre et le sale, les bonnes et les mauvaises odeurs. Par exemple, lorsqu'une ONG propose de nettoyer un village parce qu'il est sale et qu'il sent mauvais, elle mobilise pour son analyse des valeurs qui ne correspondent pas forcément à celles des populations locales. Il est très difficile de se défaire de ses propres normes et systèmes de valeurs, et de comprendre que ce qui est sale pour nous ne l'est peut-être pas pour d'autres, que ce qui est immangeable pour nous est bon pour d'autres. Pour opérer sur un territoire, il faut d'abord maîtriser les systèmes de valeurs locaux, comprendre ce qui pour les populations locales correspond au profane et au sacré, au bon et au mauvais, au petit et au grand, ce qui est important et ce qui ne l'est pas. Et ce travail est un travail de très longue haleine, demandant beaucoup de temps, ce dont les ONG disposent rarement. L'un des exemples est le rapport à la mort : en occident, nous faisons tout pour vivre plus longtemps, pour échapper à la mort, pour nous soigner, nous protéger des maladies, etc. L'un des axes important des ONG en découle : soigner, protéger, vacciner, introduire plus d'hygiène et de meilleures conditions de santé. Or en Inde, par exemple, le rapport à la mort est extrêmement différent du nôtre : la mort n'est pas considérée comme une fin, mais comme un passage, et comme la possibilité de se réincarner dans une meilleure condition. Dès lors, quand une ONG a pour but d'améliorer les conditions de santé, d'éviter les maladies ou d'allonger la durée de la vie, la perception de cette action par les locaux est très différente de la nôtre, qui n'y voyons que du progrès. 2. Sur les valeurs universellesPour prendre un exemple touchant directement à notre sujet, l'ONG Mille Puits impose aux villageois du Sud de l'Inde de renoncer aux hiérarchies des castes pour la distribution de l'eau. C'est à dire que chacun bénéficie d'un accès égal à l'eau des puits qui sont construits par Thanappan. Ce principe, qui nous apparaît profondément juste et justifié, a notamment pour fondement implicite les acquis de la révolution française selon lesquels tous les hommes sont égaux en droits. Il s'agit là d'une pensée que nous voudrions universelle, mais qui en Inde ne correspond ni aux pratiques ni à la théorie. Il nous est très difficile de nous imaginer qu'une philosophie puisse se construire sur autre chose que sur cette égalité entre les hommes, et il nous est très difficile de voir dans les castes autre chose qu'un système injuste et discriminatoire. Or derrière ce qui nous apparaît comme une discrimination, il y a un système d'équilibres sociaux extrêmement complexes dont la compréhension, souvent, nous échappe. L'enjeu ici n'est pas de défendre un système de castes qui, à titre personnel, me semble condamnable, mais de souligner que lorsque nous agissons dans des pays lointains dont nous comprenons souvent peu les subtilités culturelles, nous agissons parfois en opposition avec les systèmes de valeurs locaux. La question, dès lors, est celle de la légitimité d'une telle action. 3. Sur le long terme et les équilibres locaux : Prenons pour commencer un exemple théorique simple : sur une île, une population est victime d'une maladie qui tue tous les ans de nombreux membres de la communauté. Une ONG est envoyée sur place, elle identifie la maladie et vaccine tout le monde. Quelques années plus tard, la maladie ne sévissant plus, la population de l'île augmente de manière caractéristique, il n'y a plus assez de place pour tout le monde, plus assez de travail, plus assez de nourriture, et les équilibres de l'île sont rompus. Ici, l'ONG qui a voulu bien faire mais qui n'a pas pris la mesure à long terme de son action, a créé des déséquilibres irréversibles sur l'île dans laquelle elle a agi. Prenons maintenant un exemple réel : suite à la catastrophe du Tsunami de décembre 2004, des sommes énormes ont été récoltées par les ONG internationales pour venir en aide aux victimes. Dans certains villages, tous les bateaux détruits ont été remplacés par des bateaux flambant neufs, et parfois le nombre de bateaux d'un village a doublé. Au total, il y a aujourd'hui dans le Sud de l'Inde beaucoup plus de bateaux et en bien meilleur état qu'avant le Tsunami. Les pêcheurs concernés ont bénéficié de conditions extrêmement privilégiées, ils ont souvent revendu leurs bateaux à des villages voisins n'ayant pas bénéficié d'aides et ont ainsi encore augmenté leurs bénéfices. Ce type de situation, par exemple entre deux villages dont l'un seulement est en contact avec des ONG, a créé des déséquilibres locaux très importants, débouchant sur des conflits entre villages inconnus par le passé. L'arrivée d'une ONG sur le terrain, et l'arrivée de sommes importantes d'argent, peut se traduire par des sentiments de jalousie, d'injustice, de ressentiment qui n'existaient pas auparavant. Dans le cas du Tsunami, lorsqu'il est par exemple décidé à Bruxelles que la majorité des aides allouées à l'Inde du Sud serait destinée à la reconstruction, tous les autres secteurs en sont touchés. Dans le domaine de l'agriculture par exemple, la salinisation des sols situés proches de la mer a rendu d'importantes zones stériles, ce qui constitue une catastrophe pour les agriculteurs concernés. Mais ce secteur n'ayant pas été désigné comme prioritaire par certaines ONG, les agriculteurs victimes du Tsunami sont parfois condamnés à regarder leurs voisins pêcheurs recevoir leurs nouvelles maisons et revendre le trop plein de bateaux leurs ayant été attribués. 4. Des situations parfois absurdesJ'ai récemment assisté à la conférence d'une ONG indienne qui opérait dans le domaine de la reconstruction post-Tsunami dans le sud de l'Inde. Le conférencier s'expliquait sur un village dans lequel une multitude d'ONG étaient arrivées avec des sommes colossales, et s'étaient mises à construire de manière massive des pavillons en béton tous identiques et tous alignés. Il expliquait alors que ces pavillons n'étaient pas adaptés au climat, que leur taille n'était pas adaptée à la taille des familles, et qu'il s'agissait enfin d'une catastrophe pour l'écoulement de l'eau dans le village. Les villageois vivaient jusqu'alors dans d'énormes maisons collectives en bambou qui servaient pour une cinquantaine de personnes chacune. Expliquant que ces nouvelles constructions déséquilibraient considérablement l'organisation du village, son ONG avait décidé de consacrer son budget à l'étude de la manière dont les villageois construisaient leurs maisons par le passé, afin d'encourager les autres ONG à respecter les normes architecturales originelles du village. Il nous a ainsi présenté de multiples schémas en 3D de tous les types de constructions ancestrales du village, qui ne nécessitaient que des bambous et des matériaux locaux, et qui étaient évidemment les plus adaptées au climat d'une part, aux configurations familiales de l'autre ( ce sont d'ailleurs les constructions qui avaient le mieux résisté au Tsunami). Le rôle de cette ONG indienne était donc finalement d'apprendre aux autres ONG - et de les encourager - à construire des maisons telles qu'elles auraient été construites par les villageois s'il n'y avait pas eu d'ONG... 5. La connaissance du terrainPour opérer sur un territoire, il faut le connaître parfaitement. Pour un chirurgien, il est impensable d'opérer un corps sans connaître parfaitement l'anatomie humaine. De la même manière, il me semble impensable d'agir sur un territoire sans connaître son organisation, les manières de penser de ses habitants, la structure des familles, de l'emploi, les systèmes éducatifs, religieux, etc. Or les personnels des ONG sont envoyés sur le terrain pour des durées limitées, qui ne leur donnent souvent pas le temps de comprendre le territoire sur lequel elles agissent. Elles sont donc, très souvent, contraintes d'agir sans comprendre. 6. Pistes positivesEvidemment, le rôle des ONG est de faire des études préalables pour éviter les déséquilibres locaux, pour comprendre quels sont les réels besoins des populations locales et pour éviter les mauvaises surprises du long terme. Nous avons par exemple su apprécier, dans l'organisation de Thanappan, les nombreuses précautions prises pour travailler en concertation avec les populations locales, pour attendre que les habitants fassent eux-mêmes les demandes d'aide, et pour qu'ils se concertent entre eux avant l'intervention de l'ONG. Enfin, le travail est ici pris en charge par Thanappan, qui est indien et qui connaît son territoire. Il faut aussi rappeler que les ONG et les acteurs du développement sont dans la grande majorité de bonne foi dans leur volonté d'aider les populations locales et déshéritées, et qu'elles sauvent chaque année des milliers de vie dans le cadre d'interventions d'urgence, suite aux catastrophes naturelles ou industrielles, aux guerres et autres conflits. Il est cependant bon de rappeler que parfois, et parce que notre monde est aussi fait de déséquilibres, les opérations de sauvetage ou de réhabilitation sont disproportionnées, mal menées, et qu'elles détruisent les équilibres locaux plus qu'elles ne les rétablissent. Le cas du Tsunami en est un exemple frappant, pour lequel 65 milliards d'Euros ont été récoltés alors que le récent tremblement de terre entre l'Inde et le Pakistan, parce qu'il n'y a eu que très peu de victimes occidentales, laisse l'occident dans l'indifférence.
Juan Dantou

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