L'agriculture dans la région de la Mer d'Aral
L'agriculture est une des causes majeures de la catastrophe écologique que connaît actuellement la région de la Mer d'Aral. Comment cette activité qui peut être bénéfique à la terre a-t-elle provoqué le contraire au point que 95% des anciens marais et terres humides ont été remplacés par des déserts de sable ?
1/ Une pratique séculaire
Comme on l'a vu dans l'historique de la Mer d'Aral, l'irrigation est une pratique très ancienne dans la région, tant qu'à certaines époques, la surface irriguée pouvait représenter trois fois plus qu'aujourd'hui ! (entre 400av JC et 200ap JC) A cette époque, d'ailleurs, le même phénomène de salinisation des terres et de perte de productivité des sols a été observé, quoique de façon moins aiguë.
Avant la collectivisation, la principale activité agricole de la région était l'élevage extensif, comme les moutons, mais aussi les céréales, dans les zones deltaïques et fluviales élargies.
La collectivisation forcée a eu des conséquences dramatiques : la sédentarisation des nomades a entraîné la disparition de 80% du cheptel.
On peut voir sur le graphique 1 que la spécialisation cotonnière de l'Asie centrale existait déjà au XIX°s. En fait, par mesure de rétorsion contre l'Empire Russe qui menaçait l'Afghanistan et l'Inde, Londres a interdit l'accès de son marché aux acheteurs russes. Ainsi, pour soutenir l'industrie textile en essor à Moscou, le tsar a décidé d'entamer une politique d'aide à la production de coton dans ses nouvelles colonies d'Asie centrale. Cette politique ne s'est pas interrompue, et la mise en valeur des terres vierges dans les années 50 a complètement fait exploser la taille de la surface cultivée.

Le climat de la région étant très sec, l'irrigation s'imposait et la Mer d'Aral et ses affluents - l'Amu Darya, d'une capacité de 78 km3, et le Syr Darya, d'une capacité de 36 km3 - apparaissaient comme des ressources en eau inépuisables. Le développement de l'irrigation date donc des années 20, et s'est amplifié avec l'avènement soviétique : les deux affluents ont été détournés afin d'augmenter la superficie irriguée, qui est passée de 2,2 millions d'hectares en 1913 à 4,5 millions d'hectares en 1960, puis à 7,1 millions d'hectares en 1980. La superficie a ensuite continué à augmenter puisqu'elle atteint en 1988 les 9,4 millions d'hectares.
Les prélèvements d'eau, qui se sont élevés à jusqu'à 120 km3 par an, étaient destinés à 90% pour l'agriculture, dont 70% pour la culture cotonnière.Des canaux ont été construits pour dériver l'eau du lac à des centaines de kilomètres : les grands travaux ont été, dans les années 30, la construction des canaux du bassin du Ferghana et du Zeravchan, puis, dans l'après-guerre, le grand canal turkmène de Karakum et le canal Amu Darya-Boukhara.
2/ La monoculture
L'encouragement à la monoculture - qui épuise les sols et les ressources en eau - du coton a entraîné une désaffection corrélative des cultures vivrières et des plantations fourragères. Le niveau de vie des habitants a donc diminué, comme le montre la diminution de la production de céréales dans les républiques d'Asie Centrale.

Près des trois-quarts des prélèvements d'eau sont définitivement perdus pour la Mer : en s'infiltrant dans le fond des canaux en terre, ces prélèvements passent directement dans les nappes phréatiques ou sont déversés après usage dans d'autres cuvettes lacustres, ou s'évaporent lorsqu'ils sont transportés sur de longues distances dans des canaux creusés dans le sable et à ciel ouvert.
La monoculture de coton est très exigeante en produits phytosanitaires, et la région connaît une grave pollution à cause de l'utilisation non contrôlée de nombreux engrais, pesticides, herbicides et défoliants. Le tableau suivant donne le poids de fertilisants employés par hectare en 1975.

Par ailleurs, le manque de discernement dans la lutte contre les insectes nuisibles rend celle-ci de plus en plus coûteuse à cause des résistances que les ravageurs développent. Aujourd'hui encore, 1 000 tonnes de pesticides, interdits ailleurs, subsistent dans la région. L'assèchement des terres humides perturbe l'action naturelle filtrante qui purifie une grande partie des eaux usées et l'infiltration des eaux polluées contamine les nappes.
La demande en eau pour l'irrigation est devenue plus importante que ce que les fleuves pouvaient apporter : 105km3 d'eau étaient ainsi utilisés chaque année...Si la quantité d'eau consommée a tant augmenté, c'est en partie à cause du gaspillage dû au mauvais entretien des canalisations : les fuites étaient nombreuses, comme le montre le tableau suivant :

3/ Une eau pour plusieurs pays
Les tensions au sujet de l'eau sont accentuées par les écarts dans la consommation d'eau. Les républiques qui consomment le plus pour leur agriculture (Ouzbékistan et Kazakhstan) ne correspondent pas aux républiques qui détiennent l'eau en Asie Centrale (Tadjikistan et Kirghizstan). L'exploitation de l'eau est devenue abusive dans la mesure où l'eau propre prélevée retourne dans le système hydrologique dans un état inutilisable. 4/ La dégradation de l'environnement
Non seulement l'eau est aujourd'hui manquante, mais sa qualité agricole a été altérée. L'assèchement de la Mer a eu pour conséquence l'augmentation de la concentration en sel, qui est passée de 9,25 g/l en 1988 à plus de 60g/l dans la Grande Mer en 2000. Ce sel n'est pas du sel marin, mais des carbonates et des sulfates de calcium, des chlorures et des sulfates de magnésium ainsi que d'autres résidus provenant des défoliants, engrais et pesticides dont sont abondamment pourvues les eaux qui, après le drainage des champs de coton, sont déversées dans la mer d'Aral. Les eaux de nappe sont également affectées : la salinité de l'eau souterraine est passée de 1 à 3 g/l en 1960 à 10 à 12 g/l en 1995. La pollution par les engrais et les défoliants rend toxiques les fruits et légumes cultivés sur place. Les conséquences sont bien entendu catastrophiques d'un point de vue économique, mais aussi et surtout d'un point de vue sanitaire.
L'assèchement de la Mer d'Aral a non seulement provoqué la mort d'écosystèmes deltaïques et lacustres, l'apparition d'un nouveau désert, et la dégradation des terres agricoles, mais elle est également à l'origine d'un changement climatique important. Le climat de la région est continental aigu, avec des températures atteignant -20°C l'hiver et 40°C l'été. Auparavant la Mer avec sa grande étendue d'eau constituait un régulateur climatique, qui atténuait l'effet des vents froids venus de Sibérie et abaissait de quelques degrés la température estivale grâce à la forte évaporation. La Mer ayant maintenant perdu la moitié de son étendue et les trois quarts de son volume, cet effet régulateur n'existe plus et le climat est devenu plus continental : les étés sont plus courts, plus chauds et sans pluie et les hivers sont plus longs, plus froids et sans neige. On a ainsi observé des températures estivales de jusqu'à 49°C. L'humidité de l'air a diminué de 10% ; l'évaporation, toujours très forte (jusqu'à 1700 mm par an) n'est plus compensée par les précipitations très variables et globalement en baisse. La période de végétation a diminué, ne durant plus que 170 jours par an en moyenne, ce qui a une grande influence sur l'opulence de la végétation. Un autre phénomène nouveau est apparu avec la désertification : les tempêtes de sable, de poussières et de sels affectent aujourd'hui la région pendant plus de 90 jours par an. La région est en effet située sur le chemin de puissants vents du nord-est, qui soulèvent aisément les poussières de la surface des déserts. Ces poussières sont chargées en sels et en produits toxiques, et peuvent atteindre une hauteur de 4 km. Ces aérosols pollués sont transportés dans l'atmosphère jusque dans les régions arctiques. La plupart sont néanmoins redéposés dans la région, ce qui a pour conséquence de dégrader encore la qualité des terres agricoles.
On remarque une baisse de qualité des produits agricoles, mais on note surtout une diminution substantielle des rendements. Le tableau suivant trace l'évolution à la baisse des rendements en coton dans les républiques d'Asie Centrale à partir de 1980.

La diminution de la production a conduit à des pertes d'emplois dans le secteur agricole : de nombreux paysans ont ainsi perdu leurs moyens de subsistance et la production locale n'est plus assurée. Or ceci est particulièrement grave dans ces pays où l'agriculture a un poids prépondérant : au Tadjikistan par exemple l'agriculture représente 20 % du PNB et 60 % des emplois. Les faibles débits des rivières contiennent des sels concentrés et des produits chimiques toxiques qui rendent les eaux dangereuses pour la consommation et sont partiellement responsables des taux élevés de maladies diverses dans la région.
5/ Que faire pour sauver la Mer d'Aral ?
La conversion vers une agriculture plus durable implique de : * diversifier les productions agricoles afin de subvenir aux besoins du marché intérieur, même si les cultures de coton et de riz, qui constituent des denrées exportables de première importance plus faciles à transporter que les fruits et légumes, paraissent plus rentables à court terme * arrêter toute extension des périmètres irrigués (c'est en principe le cas depuis 1990) * accélérer le programme de reconstruction des canaux afin de diminuer les pertes en ligne * récupérer les eaux de drainage et les renvoyer vers la mer, et introduire des plantes tolérant mieux le sel * introduire des pratiques culturales modernes, plus économes en eau et dont la lutte contre les ravageurs et la fertilisation doit être raisonnée.
Plusieurs pays ont déjà introduit des droits sur l'eau, infligent des amendes à ceux qui utilisent des quantités d'eau dépassant les seuils fixés pour les exploitations agricoles et laissent les agriculteurs choisir eux-mêmes les plantes à cultiver sur les périmètres d'irrigation. En conséquence, les plantes cultivées qui ont d'importants besoins en eau - le riz au Kazakhstan et le coton au Turkménistan et en Ouzbékistan - ont été partiellement remplacées par d'autres cultures moins exigeantes en eau. Ces changements pourraient conduire à une réduction des prélèvements en eau mais rendre plus difficiles la planification et la surveillance de la distribution d'eau. Depuis 2002, le Kazakhstan entreprend de stopper le processus qui dégrade depuis les années 60 la Mer d'Aral. L'un des objectifs est de ramener la salinité en dessous des 17 g/l (au lieu des 30 g/l actuels), ce qui permet d'espérer le retour du poisson, et donc le développement et l'amélioration des conditions de vie des populations de la région (la pêche, qui n'existait plus du tout, devrait reprendre dès 2006). Du fait que les ressources en eau du bassin sont maintenant plus ou moins stables, ou diminuent légèrement à cause du changement climatique, des mesures doivent être prises pour sauver toute l'eau supplémentaire se déversant dans la Mer dues aux utilisations faites en amont. L'étude de la Division de la mise en valeur des terres et des eaux explique qu'un grand programme est nécessaire pour réduire les pertes dans les fleuves et les canaux, principalement par le revêtement et l'automatisation de la distribution, afin d'arrêter l'expansion de l'irrigation, de généraliser la micro-irrigation et d'autres techniques pour économiser de l'eau sur les terres irriguées existantes, de rediriger l'eau de drainage et l'eau fuyant des réservoirs et des canaux directement vers la mer, et de renvoyer aussi l'eau non utilisée détournée dans les périmètres d'irrigation.
Les cinq républiques d'Asie Centrale ont décidé de se concentrer maintenant sur la gestion de la demande, visant à réduire les prélèvements d'eau par hectare en renforçant l'efficacité globale de l'irrigation : cela comporte la remise en état des revêtements des canaux, ce qui réduira les pertes, et une réglementation pour une meilleure gestion de l'irrigation. L'objectif principal reste de répondre aux besoins en eau des agriculteurs et, compte tenu des fonds très limités disponibles, des mesures seront prises progressivement et reposeront essentiellement sur l'aide internationale.